De elle à lui

Agrandir l'image
C’est pendant un voyage entre la garnison Saint-Jean et Ottawa que Cpl Vincent Lamarre raconte son histoire.

Eric Le Marec - Chef de la division étrangère, Détachement Saint-Jean de l’École de langues des Forces canadiennes

On a tous nos préjugés, bien ancrés dans notre for intérieur. Et parfois, une rencontre ou un événement vient les bousculer. Ma rencontre avec le caporal Vincent Lamarre est une de ces rencontres déterminantes qui secouent.

Cpl Lamarre est un chauffeur à la Garnison Saint-Jean. Nos chemins se sont fréquemment croisés lors des sorties culturelles des étudiants étrangers à l’extérieur en 2015 et 2018. La première fois que j’ai rencontré Cpl Lamarre en 2015, je m’étais surpris à me demander si c’était un homme ou une femme. Je lui avais demandé son prénom et j’avais noté un malaise dans son regard.

Lorsque j’ai revu Cpl Lamarre lors d’un voyage à Ottawa au début février – je ne l’avais pas vu depuis une bonne année –, j’ai tout de suite remarqué la barbe… et le grand sourire d’une personne épanouie. La route se prête parfois aux conversations insolites. Pare-choc à pare-choc sur Décarie en pleine tempête de neige dans le noir, je hasarde une question – sûrement gauche – afin d’essayer d’entamer une conversation : « Vous avez vécu de grands changements dans votre vie, n’est-ce pas ? ». J’étais assis juste derrière lui et les autres passagers regardaient un film. Et c’est comme ça, chacun regardant devant soi, que Vincent m’a raconté son parcours peu commun.

C’est en 2014 que Cpl Lamarre décide de faire la transition définitive de Virginie à Vincent. « J’étais arrivé au fond du baril, explique-t-il. C’était le changement de sexe ou la corde. » Avant d’en arriver là, Cpl Lamarre avait tout essayé : s’habiller comme un gars, se déclarer lesbienne, etc. Il avait considéré la transition de sexe, mais ça l’effrayait. « J’avais peur du regard des autres, d’être abandonné et d’être perçu comme un monstre ou une bête de cirque », commente-t-il. D’autre part, il ressent un mal-être aigu à se retrouver dans le corps d’une femme. « C’était devenu insupportable pour moi et je ne voyais pas de solutions », se rappelle Vincent. « Je me regardais dans le miroir et ça me répugnait. » Il sombre dans le trou noir de la dépression.

Un événement à Cuba vient tout bousculer au tout début de janvier 2014. Lors d’un accident de plongée sous-marine, Vincent doit lutter pour sa vie afin d’éviter la noyade. Son binôme l’abandonne et il se retrouve dans les rouleaux des vagues, les poumons pleins d’eau et avec une commotion cérébrale. L’instinct de survie prend le dessus et par osmose, cet instinct le pousse à prendre une décision existentielle. « À cet instant précis, j’ai décidé de confronter mes peurs et mes angoisses et de faire le changement de sexe », se souvient-il.

La première étape a été d’annoncer cela à sa famille – le jour de son anniversaire. « Ça s’est relativement bien passé », relate Vincent. « Ma grand-mère a très bien accepté cela et ça a entrainé toute la famille. » Ensuite, Cpl Lamarre informe sa chaîne de commandement, qui a d’ailleurs très bien réagi et qui l’a supporté tout au long du processus. Restait à faire son « coming out » auprès de ses pairs. Vincent choisit un exercice à Gagetown pour le faire. « J’ai décidé d’annoncer mon changement de sexe auprès d’un collègue peu discret », explique-t-il. « Mon objectif a rapidement été atteint et la nouvelle s’est répandue comme une trainée de poudre. Mes collègues me demandaient si c’était vrai et je ressentais un grand soulagement. »

Dès le début 2014, Vincent a débuté un long processus médical qui lui permettra de terminer sa transition complète.

Arrivé à destination à Ottawa, je serre la main à Vincent et je lui dis qu’il est courageux. « Ça a été une question de vie ou de mort », me répond-t-il.

Effectivement, ça bouscule les préjugés.

<< Retour à la page d'accueil